-->

TRAVAIL, PARESSE ET DIGNITE



Charlie Chaplin ("Les temps modernes")
L'état de décomposition sociale, économique et écologique vers lequel glissent les sociétés démocratiques modernes doit susciter de leur part, si elles entendent survivre, un examen non complaisant et une redéfinition imaginative de leurs modes de fonctionnement. L'évidente centralité du travail, devenu source de fragilisation intime et collective, qu'on y ait droit ou qu'on en soit privé, ne va plus de soi, pas plus que la pertinence du concept de valeur travail, célébré par des prescripteurs d'autant moins convaincants que la souffrance professionnelle et l'"inemployabilité" ne les menacent pas.




VERS UNE NOUVELLE ECOLOGIE SOCIALE


Sagesse de la paresse (2010) -Introduction
Les temps changent. Parler de paresse il y a quelque quarante ans, au début des années 1970, invitait au sourire plus qu'à la gravité. Le sujet, d'une aimable futilité, semblait cantonné à une sorte d'idéal potache ou soixante-huitard, à une utopie hippie d'autant moins sérieuse qu'elle se vivait sans trop de mal au grand jour, d'Ibiza à Goa. Quant au péché supposé capital, cette paresse de l'âme ou dépression spirituelle baptisée par l'Église du joli nom d'acédie, les paroissiens ne s'en alarmaient pas outre-mesure. Il se trouvait bien ça et là quelques brillants iconoclastes, précurseurs de l'écologie politique, pour contester le culte du progrès (1), et certains groupuscules persistaient à se réclamer de l'idéal libertaire de Paul Lafargue, auteur en 1880 du radical Droit à la paresse. En un siècle, toutefois, la condition des travailleurs s'était améliorée et ne mobilisait plus les foules. A peine sortie de trois décennies d'un dynamisme économique sans précédent (les trente glorieuses), la société de consommation, grisée de croissance et de libération des mœurs, s'accommodait fort bien de l'emploi salarié. Elle n'imaginait pas que sa raréfaction la menacerait bientôt au point de la remettre en question.  

Maladie du travail

Ce moment est arrivé. Si l'on en vient à accoler aujourd'hui, en titre d'ouvrage, les deux mots de sagesse et de paresse, ce n'est pas seulement pour le plaisir de l'allitération mais précisément parce que la situation du salariat, dans les sociétés démocratiques modernes, trahit un rapport au travail bouleversé, sinon schizophrénique. Fin 2009, selon le B.I.T., la planète dénombrait 212 millions de chômeurs officiellement comptabilisés (près de 3 millions en France) et des centaines de millions d'employés précaires ou "travailleurs pauvres". Parmi ces employés, une immense majorité de salariés (93% des actifs français). Le travail n'a jamais été si rare et a rarement causé tant de souffrance, qu'on en ait, ou qu'on en soit privé. A tous les coups l'on perd. La "valeur travail", que les campagnes électorales, de droite comme de gauche, s'évertuaient à réhabiliter à grands renforts de projets "gagnant-gagnant", survit péniblement au retour du réel qui s'est manifesté avec la crise financière internationale, prévisible depuis longtemps et généralisée à l'automne 2008. En quelques mois, le "vieux monde" a vu les destructions d'emploi se multiplier à une cadence inconnue depuis la crise de 1929. S'il a été temporairement amorti par les systèmes de protection sociale, là où le poids de l'histoire les avait préservés (Scandinavie, France…), le rejet vers le chômage de millions d'individus en parfait état de marche constitue une bombe à retardement aux effets dévastateurs. Dans le même temps, les salariés échappant au licenciement paient de plus en plus douloureusement le privilège de leur stabilité.
Le phénomène n'est pas né en une nuit; il procède, on le sait, des gains de productivité considérables générés par l'innovation technologique, et de la concurrence des pays émergents dont la main d'œuvre abondante, avide d'échapper au sous-développement et sous-payée, a abaissé le coût du travail jusqu'à des seuils incompatibles avec le maintien du niveau de vie des salariés occidentaux.

Le nouveau catéchisme managérial

La financiarisation de l'économie a fait le reste, en encourageant la spéculation et en favorisant l'actionnaire au détriment de l'employé; le capitalisme flambeur, indifférent au long terme, a remplacé le capitalisme industriel. Un plan social rendu public, avec le "dégraissage" qu'il suggère, assure maintenant à l'entreprise la progression de son cours de Bourse. Au fil des vingt dernières années du siècle, l'enracinement du chômage de masse aura ainsi contribué à inverser le rapport de forces entre travailleurs et employeurs : les uns, redoutant de perdre leur poste, se sont laissé gagner par l'esprit de soumission, les autres par un sentiment d'impunité qui les a incités à étendre l'application de nouvelles techniques de management inspirées par l'ultralibéralisme anglo-saxon, très en vogue dans les années 1980 (thatchérisme britannique, reaganisme américain). En France, ces méthodes modernes n'ont pas tardé à saper les fondements du "travailler ensemble", patiemment édifiés par des années de conquêtes sociales qui jusqu'alors, allaient dans le sens d'une émancipation du salarié : réduction du temps de travail, sécurisation des statuts et des conditions d'activité, filets de protection juridiques. C'était le programme solennel du Conseil national de la Résistance, en mars 1944, qui avait jeté les bases d'un système de sécurité sociale "visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail" et "la sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement". Intouchable jusqu'à une période récente, le programme du C.N.R. est devenu la cible des capitaines d'industrie et des professionnels de la finance quand il a été de bon ton d'affirmer qu'une nation devait se gérer comme une multinationale (2). Vouloir appliquer à l'Etat et au corps social les valeurs de l'entreprise représentait, jusqu'à l'hiver 2008-2009, le nec plus ultra de la modernité politique (3). Dans un tel contexte, "travailler plus pour gagner plus", la formule qui contribua à la victoire du candidat Sarkozy à l'élection présidentielle de 2007, semblait aller de soi. Mais de quoi parlait-on exactement ?

L'homme par pertes et profits

Quand on les examine, les méthodes d'organisation mises en place à la croisée des siècles participent à redéfinir non seulement les conditions mais la nature même du travail. Management par le stress (par la terreur, confiait un futur suicidé de France Telecom), individualisation des "performances" et de l'évaluation, destruction des solidarités par la mise en compétition permanente, flexibilité et polyvalence obligées… En phase avec la numérisation du monde, les modalités de la vie professionnelle ainsi recomposée dessinent le tableau d'une exploitation de la ressource humaine atomisée, interchangeable, mobilisable à l'envi – dimanche compris –, placée sous surveillance continue et renvoyée au "chacun pour soi"; la "barbarie douce" au nom de la compétitivité (4) : confiance mutuelle – entraide – et efficacité deviennent inconciliables. De Loft en Maillon faible, l'univers audiovisuel et publicitaire, relais naturel de l'idéologie dominante, s'est fait un devoir d'en diffuser les codes : tu élimineras ton prochain comme toi-même le seras tôt ou tard.

Dysfonctionnements

Les places sont chères, et les candidats à "l'employabilité", néologisme apparu sous un gouvernement socialiste, bien trop nombreux. Reste à se soumettre (s'adapter), ou à se démettre, de façon parfois spectaculaire lorsqu'un salarié, puis deux, puis vingt, se donnent la mort sur leur lieu de travail, phénomène auparavant inconnu; ces suicides sont "anomiques" selon la terminologie d'Emile Durkheim, inventeur de la sociologie moderne, c'est-à-dire suscités par le dérèglement des normes sociales et économiques. Dérégulation, déréglementation et restructuration, de fait, nourrissent le vocabulaire de l'économisme gestionnaire, où l'homme garde toute sa place mais dans la colonne "pertes et profits". Au nom de "la main invisible du marché" (Adam Smith), les années 1990-2010 resteront marquées par l'accélération de la transformation des travailleurs en outils fonctionnant à flux tendu, contraints d'accroître sans fin leur niveau de rentabilité. Même dans les entreprises publiques ou semi-publiques (La Poste, SNCF, RATP), la fascination des élites technocratiques pour la productivité des machines et leur infaillibilité supposée, plus rassurante que le "facteur humain" toujours imprévisible, a achevé de dissoudre dans le même acide cynique les notions de service et de métier. "Le savoir-faire devient secondaire par rapport à l'adaptation docile à une fonction instrumentale. Dès l'école, la notion de compétence prend le pas sur la connaissance. Au nom de l'objectif et du résultat, on ne se préoccupe plus du chemin, de la qualité du travail, du comment", constate le psychanalyste Christophe Dejours (5). Formatage, déconsidération sociale, perte de repères et d'estime de soi. Chômage des jeunes (avant 25 ans) et mise à l'écart des "vieux" (dès 45 ans) : ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Ce n'est peut-être pas exactement la peste, mais soumis au régime néolibéral, les corps et les psychismes résistent mal. "Dysfonctionnent". La répétitivité des tâches, la pression psychologique (encouragements à la démission), la faible autonomie décisionnelle, le manque de soutien et de reconnaissance figurent parmi les principales sources de pathologies lombaires développées en milieu professionnel; les troubles musculo-squelettiques se répandent d'autant mieux que les individus sont poussés dans leurs retranchements, invités à "se dépasser", autrement dit à s'oublier.
Dans le sillage de la crise financière et face à l'enchaînement des suicides, l'évidence de la souffrance au travail a tout de même fini par accéder à une certaine visibilité publique. Plusieurs documentaires télévisés et  enquêtes de presse ont révélé aux ingénus ce que les spécialistes et les principaux intéressés, les salariés, savaient de longue date : le monde du travail s'est peu à peu déshumanisé. Les cellules psychologiques, ateliers de concertation et autres séminaires d'écoute installés dans l'urgence et sous la pression par quelques grandes entreprises ne suffiront pas à inverser une tendance lourde, d'autant que la crise économique, la vraie, ne fait que commencer.

De la croissance faible à la récession

Tout ce qui se déclare et se promet depuis l'automne 2008 ("l'année prochaine, la croissance repartira") relève du vœu pieux, sinon de l'acharnement thérapeutique. Il s'agit de colmater les brèches sociales et de retarder les échéances inévitables. Un expert éminent, peu suspect d'antilibéralisme, le prédisait en septembre 2009 : la France entrant dans une décennie de croissance faible (moins de 1%), les faillites continueront. Et le chômage ne baissera pas. "Puisque le capitalisme n'a jamais cessé de muter, d'une révolution industrielle à l'autre, pour 'se survivre à lui-même'" (Marx), il est urgent de "réformer le capitalisme" (6). Vaste projet, inséparable, a priori, d'une subordination à l'État – au bien commun – des "forces du marché" trop longtemps livrées à elles-mêmes. On en est loin. Il y a peu à attendre, en la matière, d'une oligarchie politique et financière trop soucieuse de ses intérêts immédiats pour faire face à une mutation d'une telle ampleur. Car le travail n'a pas fini de se raréfier. La plupart des industries manufacturières européennes ne soutiendront pas la comparaison avec les coûts de production des pays émergents et devront délocaliser leur activité, quand ce n'est pas déjà fait, ou y mettre fin. Endettée et vieillissante, la France, entre 2000 et 2010, a perdu près de 700 000 emplois industriels; ses agriculteurs, placés sous perfusion, survivent avec peine. Le chômage de longue durée, expédiant ses allocataires dans l'impasse de la fin de droits, est parti pour battre tous les records quantitatifs jamais recensés depuis l'invention du salariat. Les questions à venir sont inédites : que deviendront les millions de laissés pour compte, passés en quelques mois d'un statut de subsistance fragile à l'extrême précarité ? Que fera-t-on de la force vitale des populations jeunes et suburbaines, abandonnées à elles-mêmes, aux petits trafics et à leur haine des institutions, populations d'autant plus décomplexées qu'elles n'auront rien à perdre ? Faudra-t-il leur opposer les canons de l'armée pour leur interdire l'accès aux centres-villes ? Ou préfèrera-t-on récupérer le désœuvrement et la colère des déclassés en les enrôlant dans des milices paramilitaires, promises au plus bel avenir dans la société du tous contre tous ?

Le message des Anciens

La question n'est plus de savoir si la démocratie, telle qu'elle s'est diffusée dans les sociétés occidentales depuis deux à trois siècles, va ou non disparaître. Le mouvement est amorcé vers une "post-démocratie" autoritaire et foncièrement inégalitaire, gage de réussite économique (modèle chinois), de fierté nationale (Russie de Poutine) ou de divertissement permanent (l'Italie de Berlusconi), assurée de s'imposer pour un temps, à force de précarité sociale, de propagation des technologies sécuritaires et de soumission générale. Il est vain de s'en lamenter. Le processus porte en lui, par les excès annoncés, les germes d'une prise de conscience individuelle puis collective propre à réhumaniser, le jour venu, les différentes facettes d'un "vivre-ensemble" nécessairement pensé, alors, à l'échelle planétaire. On sait depuis la Genèse combien le chaos peut être créateur. Il n'est pas illusoire d'en attendre, une fois la poussière retombée, de nouvelles régulations sociales, financières et bancaires; une redéfinition des notions de développement et de croissance; une interrogation des finalités mêmes de l'économie et de la consommation – autant dire une redécouverte des mérites de la frugalité, de cette "simplicité volontaire" qui renvoie à Gandhi, Tolstoï ou François d'Assise. Et surtout, la conscience partagée de l'interdépendance des individus, réinscrits dans une histoire et un environnement communs. Une nouvelle écologie sociale en somme, qui passera par un retour aux "fondamentaux". C'est l'objet de cet ouvrage que d'y penser déjà, avec l'aide des grands esprits appelés en soutien. La question du travail rare et des souffrances qui l'accompagnent signale un processus de décivilisation dont chacun, à titre personnel, est capable de se démarquer. La sagesse de la paresse, qui sert de point de départ à cette promenade intemporelle en compagnie inspirée, ne prétend pas recommander la désocialisation, ni le rejet obtus de toute activité salariée. Elle se borne à opposer à l'ensemble des tentatives de dissolution de la dignité humaine actuellement à l'œuvre – dont la nouvelle idéologie du travail n'est pas la moindre – une résistance calme et attentive, responsable, soutenue par deux millénaires de progrès social et d'évolution de l'intelligence humaine. Elle propose avec Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, de substituer à la cupidité un nouvel étalon : le bénéfice social.

Trouver sa place

C'est au travail de s'adapter à l'homme, et non l'inverse; les spécialistes de la santé en milieu professionnel l'affirment, preuves à l'appui (7). L'ouvrage n'est pas davantage un catéchisme syncrétique et consolateur; il s'éclaire simplement à la lueur d'enseignements immémoriaux, aussi variés que leurs points de rencontre sont nombreux. A souligner les correspondances qui se jouent des siècles et leur frappante actualité, il apparaît que les maîtres les plus écoutés hier, quelles que soient leur école philosophique ou leur tradition spirituelle, disent peu ou prou exactement la même chose que les plus clairvoyants des penseurs contemporains. Nous cherchons des voies nouvelles et ce sont des voix anciennes qui les murmurent, revenues de l'oubli pour nous ramener à nous-mêmes. Ainsi en va-t-il de la paresse, qui n'avait rien de passif ni de stérile lorsqu'elle privilégiait le temps libre, l'otium (l'équivalent latin du grec skholè qui a donné "école") : un temps de contemplation productive, de retour à soi propice au discernement de ce qui est essentiel et de ce qui l'est moins. "La poésie n'est pas dans l'action mais là où l'action s'arrête", écrit Milan Kundera dans L'art du roman. "Là où le pont entre une cause et un effet est brisé et où la pensée vagabonde dans une douce liberté oisive. (…) La poésie de l'existence est dans la digression. Elle est dans l'incalculable. Elle est de l'autre côté de la causalité." (8) Il serait malvenu de se contenter de célébrer la "digression" sous le nez d'un métallurgiste de 50 ans, convié par le fonds d'investissement qui vient de racheter son entreprise à se relocaliser en Roumanie ou à crever sur place. Sagesse de la paresse n'entend pas occulter, comme y excelle l'époque, la dimension tragique de l'existence mais déployer, face au désarroi, une approche modeste et ambitieuse : il est plus nécessaire que jamais de se rapprocher de la littérature, de la philosophie, des mythes fondateurs, et de se les réapproprier, car c'est là que patientent, disponibles, les réponses aux angoisses présentes. La fréquentation de cette mémoire universelle peut sinon empêcher tout à fait l'effondrement en cours, au moins aider à rebâtir un monde vivable, dans une perspective moins utilitariste. Les hommes ne sont pas les mêmes partout; leurs cultures, traditions, religions varient d'une rive à l'autre et cependant ce qu'ils ont en commun transcende ce qui les distingue. L'hyperconnexion contemporaine, malgré tous ses défauts, aide à le réaliser : la constante interaction des individus "globalisés" est une réalité. Pour surmonter la dislocation des liens fragiles que quelques siècles de civilisation avaient péniblement tissés entre les êtres, il reste beaucoup à faire. Mais cette reconstruction empruntera les voies de l'empathie et de la solidarité, non celles de la rage ou du ressentiment –  les insurrections dont ils sont le détonateur fondant généralement des ordres sociaux plus détestables encore que ceux qu’elles écrasent. Elle renouera avec la culture de la gratuité bénéfique à tous, comme le prouve chaque jour l'essor du logiciel libre. Elle s'appuiera sur l'action collective, redéfinie à l'aune de la productivité possible du non-agir, et sur l'intégrité individuelle : s'activer à la réhabilitation de sa liberté intérieure est un projet aux répercussions infinies.
Un jour, à nouveau, il ne sera plus obscène de parler de décélération à une société qui s'épuise à chasser le temps mort, comme impatiente de se précipiter vers sa propre désintégration. En attendant, à ce moment de l'histoire qui s'annonce de plus en plus dur aux faibles, et faible aux forts, chacun va devoir essayer de trouver sa place sans se laisser emporter par l'impatience universelle. Puisse ce petit livre servir à ses lecteurs, au gré de cinquante clés symboliques, autant de rappels à ce qui constitue la ressource humaine, telle qu'elle mérite d'être reconsidérée. Au-delà du paradoxe apparent, c'est par l'exercice d'une paresse alerte et méditative, conçue comme occasion de transformation, que le travail émancipateur, source d'épanouissement et d'accomplissement personnel, pourra reprendre ses droits. Et profiter à tous. Cyril Frey (c) First Document, mai 2010.



(1)   Herbert Marcuse (1898-1979), philosophe et sociologue allemand, auteur de L homme unidimensionnel (1964), Ivan Illich (1926-2002), critique de la société industrielle et penseur de La Convivialité (Seuil, 1973) ou Jacques Ellul (1912-1994), sociologue protestant, exégète  peu complaisant du Système technicien (Calmann-Lévy, 1977).

(2)   "Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! A l'époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes.(…) Cette «architecture» singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d'un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l'histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l'évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s'adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. (…) Le problème de notre pays est qu'il sanctifie ses institutions, qu'il leur donne une vocation éternelle, qu'il les «tabouise» en quelque sorte. Si bien que lorsqu'elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d'une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s'érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s'attaquent à ces institutions d'après guerre apparaissent sacrilèges. (…)Il  <faut>  (…) que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d'entrepreneurs politiques et sociaux." Denis Kessler, ancien vice-président du Medef.  Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! in Challenges.  4 octobre 2007.
                                                                                                                                         
(3)   Fin 2008, la conversion instantanée des gouvernants en particulier  et des idéologues libéraux dans leur ensemble aux vertus de l'Etat providence restera comme un grand moment, quelque peu irréel, de pragmatisme politique.

(4)   Jean-Pierre Le Goff. La Barbarie douce. La Découverte.

(5)   Christophe Dejours. D autres regards sur l actualité. France Culture. 2 octobre 2009. Suicide et travail : que faire ? PUF. 2009.

(6)   Nicolas Baverez. Forum Libération à Lyon. Septembre 2009.

(7)   François Daniellou, Philippe Davezies, François Desriaux, Laurence Théry. Le Monde. 19 décembre 2009.

(8)   Milan Kundera. L Art du Roman. Gallimard.



MICHEL ROCARD : "Relisez Chateaubriand, Léon Blum, Hannah Arendt, Georges Friedmann, tous ont prédit la fin du travail."
26/02/12


Michel Rocard

A l'occasion de la publication de son livre Mes points sur les "i" (Odile Jacob), qu'il décrit lui-même comme "un coup de colère", Michel Rocard, ancien Premier ministre socialiste, a répondu aux questions du Monde puis de Libération (ici). Il déplore notamment "l'imbécillité politique collective" et évoque l'avènement d'une société "moins marchande et moins cupide". Extraits.


Tous dans cette campagne veulent réhabiliter la valeur travail et vous intitulez l'un de vos chapitres "la fin du travail". Est-ce une provocation ?

Il faut reconnaître que la réduction du temps de travail est devenue un dangereux tabou. Exactement comme le nucléaire. Sans doute parce qu'on a voulu forcer le passage par la loi. Ça a été la faute de Martine Aubry. Cela a entraîné un blocage psychologique dans les PME qui sont en moyenne à 38 heures, contre 35 chez les grandes. Et pourtant ! La tendance a été la même dans la plupart des pays industrialisés. Entre 1960 et 1990, le temps de travail a beaucoup diminué au Japon, aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne, en France, parce que l'automatisation réduit fortement les besoins en personnel. Puis il y a eu une sorte de plafonnement lié à la montée en puissance dramatique de la précarité : à côté des chômeurs, on a vu se développer les travailleurs précaires et les pauvres. Le résultat, c'est qu'à peu près un tiers de la population active est en situation de grave précarité dans les pays industrialisés. Peut-on s'y résoudre ? Non, car cela devient explosif budgétairement, socialement et politiquement. Cela conduit à la désaffection civique, au ralliement à des forces politiques populistes, à un affaiblissement électoral des partis en situation de gouverner et donc à une redoutable instabilité.

Si je vous comprends bien, il faut partager le gâteau ; avouez que ce n'est pas très dynamique !

Relisez Chateaubriand, Léon Blum, Hannah Arendt, Georges Friedmann (1), tous ont prédit la fin du travail. Et, à l'époque, on était dans le plein-emploi, donc la question de la réduction du temps de travail n'était pas liée au chômage. Elle dépend exclusivement de la productivité, qui est en croissance constante. Nous avons oublié d'être radicaux dans nos manières de penser. Cela nous freine dans la recherche de nouvelles régulations. (...)

(Le Monde, 26-27 février 2012, propos recueillis par Françoise Fressoz)

(1) Georges Friedmann (1902-1977), sociologue français, Le travail en miettes (Gallimard, 1956).






REPERCUSSIONS PSYCHIQUES
DE LA SOUFFRANCE PROFESSIONNELLE
16/12/11


D'après une étude réalisée dans l'ensemble des pays de l'OCDE, dépression et anxiété touchent un salarié sur cinq. Les "troubles mentaux courants" progressent désormais en parallèle avec la précarisation de l'emploi et l'augmentation des pressions au travail.

Edvard Munch Le Cri
Publiée le 12 décembre par l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), l'étude intitulée "Mal être au travail ? Mythes et réalités sur la santé mentale et l’emploi" révèle que les maladies regroupées sous la dénomination générique de "troubles mentaux" médicalement constatés (dépressions, toxicomanies…) frappent un cinquième des travailleurs salariés. Au cours de la dernière décennie, "la proportion de travailleurs exposés au stress ou à des tensions sur leur lieu de travail a augmenté dans l'ensemble des pays de l'OCDE", indique le rapport, qui ajoute que les personnes souffrant de troubles mentaux courants (TMC) "sont plus susceptibles que les autres d’occuper un emploi peu en rapport avec leurs compétences ou peu qualifié". Or ce type d'emploi associe, davantage que d'autres, "exigences cognitives élevées et faible latitude décisionnelle", une combinaison susceptible de générer "un stress professionnel malsain", facteur reconnu de mauvaise santé psychique. L'étude souligne la montée globale de l'inquiétude liée à la sécurité de l'emploi : la précarisation croissante et l'augmentation dans de nombreuses professions de la tension au travail "pourraient entraîner une aggravation des problèmes de santé mentale dans les années à venir". La mauvaise santé mentale induit par ailleurs de lourdes pertes de productivité. Constatant que les dispositifs actuellement en place sont surtout axés "sur les personnes sans emploi atteintes de troubles mentaux graves", l'OCDE recommande aux pouvoirs publics d'accorder une plus grande attention aux troubles mentaux courants des travailleurs – et des chômeurs.

A lire aussi : Les troubles mentaux augmentent chez les salariés, Le Monde, 18-19 décembre 2011.