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SOUMISSION CONDITIONNELLE






Michel Erman


Pour Michel Erman, écrivain
et philosophe, il ne faut pas oublier
que le roman de Michel Houellebecq, Soumission, est avant tout une œuvre littéraire qui traite d’un sujet éternel :
la servitude volontaire.                                             




Aux contempteurs du dernier livre de Michel Houellebecq qui commence – il faut y insister - par une ode à la beauté et à la puissance de la littérature, je voudrais rappeler la définition que donne Salman Rushdie du roman : « voir le monde d’un œil nouveau ».

Soumission n’est pas une œuvre à lire d’un œil réaliste, à moins de succomber aux ruses de la fiction. C’est un roman d’idées, une politique-fiction dans laquelle le héros, souvent indolent et taciturne, à qui il est impossible de prêter la moindre idéologie, n’a que peu de prise sur la vie et attend que quelque chose arrive. Mais son attente ne se nourrit guère d’espoirs, à peine cherche-t-il à satisfaire de la manière la plus prosaïque qui soit les besoins du corps en avalant une nourriture surgelée et en pratiquant un érotisme triste.


Avant d’être un récit d’anticipation, Soumission est d’abord une fable sur un présent qui ne passe pas. Un présent répétitif et mélancolique, ce qui n’exclut pas la drôlerie. C’est peut-être la vertu des pessimistes, comme l’auteur qui pense que nous vivons tristement une époque post-démocratique, de voir à travers l’obscurité de la mélancolie, tels des chats aux yeux phosphorescents, et de dessiller bien des regards engourdis.


Que nous dit cette fable construite autour d’un héros aboulique comme le sont, en général, les personnages de politique-fiction ? Que dans un univers où la parole politique semble de plus en plus factice, où le bavardage médiatique tient lieu de viatique, où le militant a été remplacé par le communicant, où les élites surfent sur le politiquement correct, où aucune transcendance ne vient enchanter le lien social, nous risquons de connaître ni plus ni moins que l’affaiblissement progressif de la dualité du politique - laquelle nous pousse à choisir nos idéaux et nos représentants, à exercer notre souveraineté et contribue à former nos identités - au profit de la servitude volontaire. En l’espèce, celle-ci est symbolisée par le despotisme démocratique et doux, somme toute tolérant, du parti de la Fraternité musulmane, arrivé au pouvoir lors de la présidentielle de 2022, qui sait admirablement comment administrer les choses, spécialement dans le champ de l’éducation, pour mieux guider les hommes.


Cette dévitalisation, ce rétrécissement du domaine des idéaux, cet exil confortable loin du tragique de la politique (symptômes de déliaison que la campagne présidentielle de 2007 avait vivement combattus en passionnant le débat public, et que celle de 2022 entérinerait !) font que le roman se comprend comme une utopie à l’envers qui n’agite en rien la passion triste qu’est la peur, ainsi que le voudraient nos chers contempteurs ne lisant qu’au premier degré, mais nous invite, implicitement, à cultiver la cité et non pas simplement notre jardin. Houellebecq joue sur les signes et le sens car il aime les paradoxes, comme lorsqu’il faisait, dans Les Particules élémentaires, du clonage la réponse à la tragédie des rapports génésiques. L’ironie des pessimistes en appelle aux consciences et fait d’eux des optimistes qui s’ignorent. 


Il faut rappeler qu’à la fin du livre le héros ne se convertit pas à l’islam mais qu’il se représente seulement la chose en imagination. Comme si les intérêts qui l’y poussent (un poste à la Sorbonne, des gratifications sexuelles) concernaient à peine ce rescapé d’une vie sans transcendance, et comme si la causalité dans le récit restait en fait extérieure à sa conscience. Ce qui fait, ultime paradoxe, que Soumission n’est pas vraiment le roman à thèse  intempestif que l’on dit ou que l’on décrie puisque le personnage s’interroge sur sa condition mais ne la vit pas.


Là est le véritable parti-pris de l’auteur. Cette fin écrite au conditionnel et qui s’achève sur ces mots : « je n’aurais rien à regretter » rappelle l’emploi que les enfants font de ce mode  (« on dirait qu’on serait des super héros ») pour construire un monde imaginaire auquel, tout à la fois, ils croient et ne croient pas. Soumission se termine donc sur une sorte de facétie désenchantée. Restent des yeux de chat !

Michel Erman est écrivain et philosophe. Dernier ouvrage paru : Un été avec Proust (coll.) (Editions des Equateurs/France Inter, 2014)