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PARDON SANS CONDITION

 

 

Confrontées au traumatisme des nouvelles tragédies collectives et à l'exacerbation de la violence de proximité, les sociétés avancées voient vaciller les idéaux et grands acquis humanistes sur lesquels elles fondaient leur supériorité morale. Emblématique entre tous, il n'est plus du tout certain que la proscription de la peine de mort, par exemple, résiste longtemps au retour du mal radical. Le moment est opportun pour voir ou revoir le documentaire exceptionnel qu'a consacré Denis Boivin à la question du pardon.

 

Forgiveness - Sofiya Inger


« Pardonne-nous nos offenses, ânonnent-ils matin et soir, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Le premier crime venu, ce sont souvent les mêmes, poussés par une sourde allégresse et pas les plus éplorés, qui se pressent à la sortie des palais de justice pour mieux cracher leur haine au visage apeuré des assassins enfourgonnés. « Repentance » des évêques et des flics de France — un demi-siècle trop tard —, figure de politesse pour bousculades urbaines, auto-amnistie parlementaire, absolution hâtive, entre chien et loup, derrière la grille des confessionnaux : les visages contemporains du pardon s’habillent d’une hypocrisie qui souligne d’autant mieux l’éclat de la compassion authentique dont les personnages de cet extraordinaire documentaire nous offrent l’aveuglant spectacle.

Chantal Dupont, Maurice Marcil
Un soir de l’été 1979, à Montréal, Chantal Dupont et Maurice Marcil, 14 et 15 ans, furent agressés sans raison apparente, étranglés, la jeune fille violée, avant d’être jetés dans le fleuve Saint-Laurent par leurs deux meurtriers.
Le film de Denis Boivin, sorti en 1992, a suivi la famille de Chantal sur la voie d’un pardon a priori inconcevable pour qui a entendu le récit détaillé des faits. Le document s’achève par une scène inouïe qui impose de le regarder jusqu’à son terme : la rencontre, dix ans après le drame, d’un des assassins de Chantal, Normand Guérin, avec les parents Dupont. « C’est le plus beau moment de notre vie. » On parlera de sublimation, d’hystérie, ce pardon, à beaucoup, restera en effet incompréhensible, profondément mystérieux, irréductible en tout cas aux seules convictions religieuses des personnes concernées. Mais la tragédie grecque nous a appris combien la souffrance est source d’évolution au moins autant que de rédemption (pathos signifie aussi modification).


Interrompre le cycle du crime et du châtiment


On le mesure ici d’autant plus intensément que la loi du talion fonde la justice des hommes, que le désir de vengeance, avec son vieux fond de jubilation honteuse, paraît inscrit dans nos gènes républicains. Pour Michelet, la Révolution fut même la « réaction tardive de la Justice contre le gouvernement de la faveur et la religion de la Grâce », souvent complaisante, il est vrai. « La justice qui a commencé par dire : "tout peut être payé, tout doit être payé" est une justice qui finit par fermer les yeux et par laisser courir celui qui est insolvable », ajoutait Nietzsche (1). L’opposition entre justice et grâce, pourtant, n’a pas lieu d’être. Le vrai pardon n’excuse ni n’annule rien, il libère « seulement » son auteur et son objet en leur ouvrant un chemin neuf, éclairé par l’expérience de la douleur, fût-elle très inégalement partagée ; il interrompt le cycle du crime et du châtiment, il est une chance de survie pour tous. « Une condamnation est très souvent un transfert de mal de l’appareil pénal sur le condamné, écrit Simone Weil. Quand il y a transfert de mal, le mal n’est pas diminué, mais augmenté chez celui d’où il procède. La patience consiste à ne pas transformer la souffrance en crime. […] Le faux Dieu change la souffrance en violence. Le vrai Dieu change la violence en souffrance »(2).

Facile à dire, évidemment. Depuis Job, le silence céleste, unique écho de la douleur terrestre, est demeuré la même énigme, le même scandale. Mais lorsque la rancoeur, l’indignation, la rage ont atteint leurs limites et laissé l’homme à bout de souffle et de logique, alors peut-être l’espace intime où sommeille une énergie proprement surhumaine, celle qui justement permet de rester humain devant l’inhumain, se dégage-t-il enfin. L’amour universel ainsi réveillé ne peut qu’être inconditionnel. C’est du moins, à contempler la famille Dupont, et quelques autres sujettes à un semblable calvaire, l’interprétation qui prévaut. « S’ils avaient su la dignité de Chantal, ils ne l’auraient jamais tuée, affirme la soeur de la victime, parlant de ses assassins. Mais ils ne pouvaient pas connaître la valeur de la vie parce qu’ils ne connaissaient pas la valeur de leur propre vie, ils ne s’aimaient pas eux-mêmes. »

Du crime individuel à l’horreur de masse, de Caïn à Eichmann, il y a toutefois la distance d’un monde à l’autre, où le repentir se fait rare. « Quand l’être refuse absolument d’être pardonné, il n’y a plus que le silence », avouait le cardinal Decourtray lors d’un Apostrophes diffusé le vendredi saint, en 1991. Simon Wiesenthal, qui dédia son existence à la traque des criminels de guerre, était présent ce soir-là. Il raconta comment, appelé un jour au chevet d’un nazi agonisant qui lui demandait une sorte d’absolution, il s’éloigna sans dire un mot.
« Je ne me sentais pas autorisé à pardonner au nom des autres. »
Le siècle du mal radical, c’est un fait, a fixé le seuil de la miséricorde à de surnaturelles hauteurs. C.F.

(1) Cité par Olivier Abel in Autrement : le pardon (1991)
(2) La Pesanteur et la grâce, Plon (1948)



Le souvenir de Jonas



Apprendre à pardonner l'impardonnable
Dans un admirable ouvrage consacré par la revue Autrement au pardon, Armand Abecassis rappelle l’histoire de Jonas, que Dieu avait envoyé à Ninive afin qu’il pardonnât aux Assyriens, assassins de la presque totalité du peuple hébreu en 722 avant Jésus-Christ. Jonas refusa sa mission, s’enfuit dans la direction opposée et déclencha des tempêtes sur son chemin, avant d’être englouti par la fameuse baleine. Il lui fallut bien, au bout de sa route rageuse, accepter l’idée de cette mansuétude.

« C’est après avoir demandé pardon à Dieu pendant trois longues prières, poursuit Abecassis, que le croyant juif, le jour de Kippour, lit ce livre [le Livre de Jonas] pour apprendre à pardonner à son tour l’impardonnable. Que le jour de Kippour soit la commémoration suprême de toutes les fêtes juives […] signifie que le pardon est condition fondamentale du calendrier et donc de l’histoire. Que le jour de Kippour soit encore le temps du face-à-face avec Dieu signifie que le pardon est la médiation première avec l’Absolu. Il est en effet l’acte d’amour qui permet à autrui de reprendre sa responsabilité et sa dignité dans l’histoire. Il est affirmation d’autrui comme un être capable toujours de reconquérir son image divine. Il est reconnaissance d’autrui comme liberté toujours vierge d’entrer dans l’alliance avec le bien. Il est vie et résurrection. » C.F.  

Article paru le 18 octobre 1997 dans Le Nouvel Observateur