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DERISION PERMANENTE
CONDAMNES A RIRE

Comme une brise printanière répand sans discernement ses pollens allergisants, la culture LOL propage le sarcasme et l’insignifiance bien au-delà des territoires adulescents de la "Génération Y". Les plateaux de télévision n’y échappent pas, ainsi ceux du Grand et du Petit Journal de Canal+ où la plupart des hommes politiques, cibles privilégiées et consentantes, viennent acquitter penauds leur écot au pouvoir de l’information-divertissement. Chaque soir, de fringants et juvéniles dandys y soumettent le réel, en l’espèce la démocratie représentative, ses acteurs et ses usagers ordinaires, à une grille de lecture réglementaire fondée sur l’humour, lui-même pesé à l’aune de sa capacité à déconsidérer.

Yann Barthès (Le Petit Journal, Canal+)
Décliné en système sur la presque totalité des supports de communication audiovisuels et numériques, ce méthodique exercice de réductionnisme ne fait pas qu’entretenir la défiance collective à l’égard des institutions. Il organise l’étouffement, dans un interminable éclat de rire, de tout ce qui pourrait ébranler la torpeur ambiante en ramenant à la surface du débat public l’écho d’enjeux désagréablement concrets : décomposition sociale objective, montée de l’indétermination civique et identitaire, impossible projection dans un avenir désespérant. Assourdis par l’hilare tintamarre, le cri du peuple et la vraie vie, pour se faire entendre, ne devront compter que sur eux-mêmes.


GQ, mars 2012
« C’est le dossier de cette édition. » Le 28 mars dernier, cinq mois après TF1, le journal de 20 heures de France 2 s’est penché sur l’énigmatique "Génération Y" et sur les treize millions d’individus qui la composent, âgés de 17 à 33 ans, reconnaissables aux écouteurs greffés à leurs oreilles et aux mutations articulaires induites chez eux par l’écriture compulsive de micro-messages numériques. Le reportage insistait sur l’inclination de ces digital natives à utiliser l’humour pour se protéger d’un monde perçu comme hostile et inquiétant. Quelques semaines plus tôt, le mensuel masculin GQ (Gentlemen’s Quarterly) avait lui aussi consacré à cette génération « qui n’a plus foi en rien sinon en l’humour » une enquête approfondie, intitulée : « Si la politique vous donne envie de pleurer… VOTEZ LOL ! (1) Comment le nouvel humour Internet devient une arme de subversion (massive) ». L’article était signé Vincent Glad, par ailleurs préposé à l’observation des réseaux sociaux pour le compte du Grand Journal de Michel Denisot, sur Canal+.

Impérative irrévérence

La subversion, selon le Petit Robert, est le « bouleversement », le « renversement de l'ordre établi, des idées et des valeurs reçues, surtout dans le domaine de la politique. » Examinant le déploiement de cette dissidence guillerette au sein des espaces de communication contemporains, l’enquête de GQ relevait la tendance de la communauté Internet à s’y forger « sa propre mythologie, peuplée de héros dérisoires et ridicules » ; ainsi «les fausses morts de personnalités, si possible bien ringardes, rencontrent un fort écho. La mort de Michel Sardou a déjà été annoncée au moins dix fois sur Twitter ». Ces canulars auraient pour objet d’inciter les médias traditionnels à reprendre les faux scoops en se dispensant d’en vérifier la véracité. Résultat : « le LOLeur ridiculise la star ou l’information sans en tirer profit et révèle au passage certains dysfonctionnements ». « Marquée par la crise économique et le désenchantement du politique », poursuivait GQ, « la génération LOL semble déterminée à ne plus rien prendre au sérieux, sauf le rire, comme si celui-ci était la seule finalité ayant encore un sens aujourd’hui ».

Nulle Part Ailleurs (Canal+)
L’allergie à la "prise de tête" et l’expression elle-même ont à peu près l’âge des digital natives. Elles ont essaimé vers la fin des années 1980, juste avant l’apparition de la communication instinctive propre à l’écriture numérique, aux messageries instantanées et aux SMS. Le monde en finissait avec la Guerre froide, conclue par le triomphe apparent du modèle libéral et la faillite des idéologies alternatives. En France s’amorçait le second septennat de François Mitterrand, modérément marqué par l’idéalisme et l’exigence morale. L’époque se voulait festive, communicante, affranchie de l’esprit de sérieux, des dogmes et des carcans anciens ; elle manifestait notamment sa décontraction sur les ondes de la radio et de la télévision "libérées", c’est-à-dire privatisées. Le succès de Canal+, la chaîne à péage lancée en 1984 par André Rousselet et Pierre Lescure, valait alors à "l’esprit Canal" d’exercer son influence très au-delà des seuls plateaux de La grande famille et de Nulle Part Ailleurs (NPA), ses vitrines emblématiques accessibles aux non-abonnés. Cette manière nouvelle de regarder le monde se fondait à la fois sur une soumission organique à la logique promotionnelle - en matière culturelle - et sur une irrévérence de principe, en phase avec le relativisme ambiant (tout se valant, rien ne devait prévaloir), caractéristique également d’une postmodernité aussi pressée d’araser distinctions ou hiérarchies héritées du passé qu’elle était ennemie du temps long ; après elle, le déluge. Chaque soir dans NPA, entre 19h et 20h30, au fil de l’access prime time cher aux annonceurs publicitaires et pendant que les chaînes historiques restituaient tant bien que mal l’actualité du jour, la faveur des applaudissements déclenchés sur commande allait donc « à qui se gaussera le mieux et surtout montrera qu'il n'est dupe de rien, en un processus de résistance à la réflexion que les psychanalystes connaissent bien : à nous on ne la fait pas, d'ailleurs nous ne croyons qu'en nous-mêmes » (2). Souvent subtil, le talent des auteurs des Nuls et des Guignols, séquences vedettes de l’émission, masqua, dans un premier temps, le glissement vers le cynisme qui s’opérait de plus en plus systématiquement en marge de leurs interventions particulières. Puis le départ de ces ténors vers d’autres tréteaux laissa le champ libre à une génération d’animateurs qui se firent « gloire et orgueil » de ne plus croire en rien, en effet (3) – sinon en ces nouvelles technologies dont la vénération béate viendra combler, fort à propos, bien des béances existentielles.

Stratégie de l’insignifiance 

Deux décennies ont passé. La génération Internet a imposé ses codes et Canal+ s’évertue sans mal, et pour cause, à les appliquer. La filiale du groupe Vivendi compte encore quelque quatre millions d’abonnés, toujours attirés par les exclusivités sportives (football, rugby) et l’offre cinéma ; mais son âge d’or est derrière elle. Au sommaire vespéral du Grand et du Petit Journal, qui ont succédé à Nulle Part Ailleurs, vénérable ancêtre de l’infotainment (information-divertissement) (4), la distanciation goguenarde n’en continue pas moins d’inspirer répliques, interviews et commentaires politiques ou "sociétaux", d’autant plus consciencieusement qu’elle est désormais la posture obligée de la plupart des acteurs de la scène audiovisuelle. La contamination, ici, ne procède pas uniquement d’un effet de suivisme ou de paresse éditoriale : toute à sa stratégie de prise de contrôle de l’espace public, l’idéologie économique – entrepreneuriale, marchande, publicitaire – excelle à recycler la moindre ébauche de dissidence, d’autant plus inoffensive qu’elle sera encadrée.

Michel Denisot accueille François Hollande (Le Grand Journal, 29/08/11)



C’est à la lumière de cette récupération qu’il faut contempler l’hégémonie de l’anecdote et de l’insignifiance, la substitution de la petite histoire à la grande et leur extension progressive à l’ensemble du discours médiatique dominant (5), information comprise. Car les espaces dédiés aux sujets dits sérieux n’échappent pas à une évolution qui mobilise des techniques de conditionnement éprouvées  et entérine la victoire de la "com" sur l'"info" ; petites phrases sorties de leur contexte, raccourcis simplificateurs, private jokes, dilution du débat en talk-shows hargneux, montages nerveux et hypnotiques desservent la réflexion et favorisent l’inattention, la dispersion – le zapping, quand l'obsession du "live" et de l'instantanéité, portée à son paroxysme sur les chaînes "tout info", anesthésie ses proies. En vertu d’une hiérarchisation improbable ou absente, à l’exemple du Web et de nombreux sites de presse, chaque information chasse la précédente avant d’avoir pu être mise en perspective ou assimilée en ses nuances ; arrachée à sa possible élucidation par l’inaltérable flux qui la porte, lui-même dépourvu d’origine comme de destination, elle sème sur son passage plus de confusion que de clarté. L’illusion du mouvement permanent permet de conforter l’immutabilité du système – des studios de télévision jusqu’aux bureaux (open spaces, de préférence) et ateliers. "Il s'agit de saouler le siècle", constatait déjà Jules Romains pendant l’entre-deux-guerres (6). Autrement dit par Jean-Pierre Le Goff : « L’activisme managérial et communicationnel masque cette insignifiance par un surinvestissement dans le présent et une réactivité qui ne laissent plus d’espace et de temps pour réfléchir à ce que l’on fait. Les nouvelles technologies de communication démultiplient cette tendance mais elles ne la créent pas ex nihilo ; elles s’inscrivent dans le vide de la temporalité historique en la remplissant de messages et d’informations hétéroclites qui compressent un peu plus le présent. (…) La société peut être considérée comme une sorte de matière amorphe, sans chair historique et sans imagination, qu’il faut à tout prix stimuler et mobiliser pour le ’’changement’’ » (7).

Si peur du vide

Dans son « dictionnaire du parfait LOLeur » (8), le magazine GQ observe que ’’OLD’’ (en lettres capitales) est « l’insulte en vogue dans les arènes d’élite du LOL. Sur Twitter ou sur certains forums, un lien vieux de plus de deux heures est considéré comme ‘‘old’’, voire ‘‘oooooooooold’’ ». En toute logique, le processus de délégitimation engagé par les mêmes « arènes d’élite » à l’encontre des institutions, coupables de ringardise, de lenteur et de complexité, s’attaque avec une comparable virulence au vieillissement physiologique, moins concevable que jamais en dépit ou à cause de l’évolution démographique de nos sociétés. L’état de jeunesse, dès lors, ne figure plus un stade transitoire de l’existence mais une forme d’aboutissement idéal, l’âge unique et pérenne au-delà duquel toute projection devient insupportable. Le calibrage esthétique infligé au petit peuple des écrans (les fameux "Ken & Barbie" disséminés au gré des chaînes d’information) témoigne du même déni de réalité. Paradoxales alliées que la constante célébration du neuf et la hantise de l’avenir (9).

Infantilisé, embrouillé, désaffilié...
Erigée en système, l’insignifiance aura épousé sans peine les intérêts du marketing et notamment illustré le développement du neuromarketing, qui dévoie les missions de la recherche cognitive. Infantilisé, embrouillé, célébré en sa qualité exclusive de consommateur et non plus de citoyen inséré dans une communauté solidaire – consciente de l’interdépendance de ses membres –, l’individu s’en est trouvé désaffilié, dépolitisé (honteux de ses convictions, crédulités et appartenances anciennes), désabusé, sujet à toutes les manipulations. La religion de la dérision, qui lui avait été vendue comme une contre-culture émancipatrice, a concouru à générer une forme d’isolement inédite, imperceptible à ses propres victimes, réduites à des parts de marché.

Yann Barthès (Le Petit Journal, Canal+)
Si l’on y regarde bien, l’empreinte d’une indicible panique n’est pas loin, toutefois, d’affleurer sous la lippe narquoise des amuseurs eux-mêmes ; il peut s'y lire l’effroi du vide qui les aspire et qu’ils combattent de toutes leurs forces. Ainsi parlent-ils et parlent encore pour que jamais ne reviennent le silence et avec lui le vertige, la possibilité du doute : les non-dupes ont si peur de tomber qu’ils font profession de recenser les chutes des autres. A l’imitation de ces séances de sadisme familial importées des Etats-Unis et diffusées vingt ans durant par TF1, le dimanche, dans l’émission Vidéo Gag, la cyberculture dépense une inlassable énergie à chasser les « ratages » (« FAILS ») (8). Le Petit Journal s’est installé comme la plus fameuse de ses incarnations télévisuelles, qui traque elle aussi sans fin, pour en rire publiquement, les faux-pas, lapsus, maladresses et reniements des supposés puissants, le détail "révélateur" des turpitudes politiciennes. La férocité du dispositif s’abrite derrière l’éternel sourire et la plastique charmante du présentateur, né pour le rôle, si l’on en croit son coproducteur, interrogé par le munificent supplément du Monde : « Yann Barthès a l’œil qui traîne. A la terrasse d’un café, il est toujours le seul à voir la chaussette dépareillée d’un mec assis un peu plus loin » (10). Dans les lucarnes cathodiques des années 1970, Jacques Martin, Pierre Desproges, Daniel Prévost et quelques autres avaient inauguré le traitement de l’actualité par le petit bout de La Lorgnette. Intégré au Petit Rapporteur (titre prophétique), l’exercice restait encore innocent, dépourvu de ces passions tristes et racornies qui saturent nos espaces numériques en une course frénétique à l’infiniment petit dont Twitter est le canal privilégié : toujours moins de mots pour dire toujours moins de choses, toujours plus vite et plus brutalement (succès des tweet clashes), à la satisfaction des followers d’invectives. Ici plus qu’ailleurs, l’injonction à réagir s’adresse à la part pulsionnelle de l’être et contribue, avec l’apologie du ricanement, du borborygme, de l’onomatopée, au rétrécissement de l’espace intime jusque là dévolu, tant bien que mal, à l'apprentissage de la civilisation. C’est tête basse qu’avancent les sujets du règne numérique, les yeux rivés à l’écran de leur smartphone, dans l’oubli du monde et d’eux-mêmes.

Sois rebelle et ricane 

La vraie nature du Petit Journal a récemment suscité un semblant de questionnement, moins pascalien que jésuitique. Information ou divertissement ? Après avoir fait mine d’hésiter, la Commission de la carte de presse a fini par maintenir les collaborateurs de l’émission dans leurs prérogatives journalistiques, malgré une série de dérapages constatés au cours de la précampagne électorale. L’un des épisodes les plus édifiants s’est produit lors de l’université d’été du Front de gauche, organisée en août 2011 à Grenoble. Il est raconté par Simon Ulrich, militant du mouvement dont Jean-Luc Mélenchon était le candidat à l’élection présidentielle. « Le Petit Journal a dépassé les bornes (…). Pendant trois jours, sans interruption, ils n’ont cessé de harceler Mélenchon avec la même question. Le but, nous le savions, était de le faire exploser. (…) En bon naïfs, nous avons demandé à l'équipe pourquoi elle se comportait ainsi. Nous avons eu comme seule réponse dérangeante ceci : "nous ne sommes pas ici pour les meetings, mais pour filmer les moches". » (11) Jean-Luc Mélenchon justifiera par cet incident son refus de faire accréditer l’équipe du Petit Journal à l’un de ses déplacements ultérieurs auprès d’un collectif de chômeurs lorrains (12). L’émission se signala également en ridiculisant les électeurs d’un autre candidat, Nicolas Dupont-Aignan, ainsi qu’en témoigne le débat organisé le 26 janvier 2012 par le site Arrêt sur images (13).

Le Petit Journal privé d'accréditation par le Front de gauche (01/12)
A chaque fois, l’animateur interpellé s’est scandalisé du scandale par lui provoqué, avec la certitude du bon droit que peut conférer le statut aristocratique lorsqu’il n’a jamais été contesté et s’exerce à prudente distance du réel (14). La déconnexion sociale étant aujourd’hui proportionnelle à l’hyperconnexion technologique, il n’est pas surprenant que le pouvoir vibrionnant, mis en présence de ce que symbolise et véhicule une formation telle que le Front de gauche, manque de repères stabilisants. Fille de l’individualisme et hostile, par refus de l’autorité, à toute transmission verticale (le mot transcendance confinant à l’obscénité), la génération du Petit Journal barbote en vase clos dans le jacuzzi clapotant de son incertitude. Vis-à-vis de qui ne leur ressemble pas, l’humour de ces grands bébés narcissiques, irresponsables et cool (15), évocateurs du peuple adolescent examiné par Paul Yonnet, est a priori désobligeant, c’est-à-dire qu’il n’oblige pas, exonère de toute contrainte civile, morale, sociale (16). Il a été assez répété que les temps étaient "décomplexés". Le grand relâchement dorénavant recommandé et revendiqué s’inscrit, de fait, dans le prolongement naturel de deux décennies d’intense dérégulation économique.

Salons du prêt-à-venger

« Assez réjouissant et pétillant. » Ainsi Monique Dagnaud, auteur d’un ouvrage sur le sujet (17), qualifie-t-elle, dans l’article de GQ précédemment cité, l’esprit taquin de la Génération Y. La sociologue, ancien membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), reconnaît néanmoins l’existence de plusieurs degrés sur cette échelle primesautière : la bonne humeur d’abord, l’humeur rebelle ensuite et puis, moins fun, le « rire de ricanement (…), un rire de vengeance qui peut-être politique » et dont le « LULZ » (18) est un affluent. Quant au LOL, explique-t-elle, il s’agirait d’un « populisme soft ». Manifestement familière du parler moderne, Monique Dagnaud ajoute que « le mouvement des Indignés est un dérivé du net, du LOL, mais pas que. » Il faut y voir en effet « un dérivé du culte du l’égalitarisme, de l’échange, du do-it-yourself, cette philosophie qui veut que l’on ne compte que sur nos propres forces ». Il se confirme en tout cas que la vengeance (à bon compte, car généralement protégée par l’anonymat) reste l’un des ressorts les plus efficaces de la Toile, qui lui a offert une nouvelle jeunesse. Depuis longtemps prospèrent les sites consacrés aux ex-petit(e)s ami(e)s sous des noms de domaine peu ambigus tel jemevenge.com : « Vous voulez voir les autres photos de cette vengeance ? Cliquez ici pour voir cette vengeance complète » (sic).

"Les petits accidents sur commande", Trois, hiver 2011
La tendance a gagné le support papier. Le magazine culturel Trois couleurs, distribué gratuitement dans ses salles de cinéma par le réseau MK2, proposait il y a peu une chronique intitulée « Les petits accidents sur commande ». Sous la signature de Ruppert et Mulot, cette bande dessinée à usage cathartique mettait en scène l’exécution physique d’un personnage anonyme mais supposé réel, désigné au préalable par un lecteur ayant répondu à l’invitation figurant en bas de page et reproduite ici in extenso : « Chers lecteurs de Trois Couleurs, cette page est la vôtre. Avez-vous déjà rencontré au cours de votre vie une personne pour qui vous éprouvez ce qu’on pourrait appeler de la haine ? Avez-vous déjà plus ou moins désiré sa mort ? Pouvez-vous décrire cette personne physiquement ? Si tel est le cas, envoyez un email à unaccidentsvp@gmail.com en joignant le maximum d’informations en votre possession. Les dessinateurs Ruppert et Mulot, tout en préservant votre anonymat, tâcheront de faire qu’un accident soit vite arrivé. »           MDR (19). Où l’on mesure qu’ouvrir les vannes à ce que Bernard Stiegler qualifie de bêtise systémique conduit mécaniquement à convoquer la sauvagerie.

Nicolas Sarkozy au Petit Journal le 16 mars 2012

La subversion réduite au conformisme, les petits soldats qui s’en réclament se font les meilleurs défenseurs d'un pouvoir économique dont ils tirent leur autorité. A leur propos, François L’Yvonnet, professeur de philosophie et éditeur, parle d’imposture : « La critique produite par les humoristes contemporains est totalement inoffensive ; il s’agit d’une critique ’’intégrée’’ au sens où l’entendaient les situationnistes. Une critique interne au pouvoir, bien aseptisée. C’est une critique de surface. (…) Si la liberté d’expression ne comporte pas un risque de la part de celui qu’elle engage, alors elle se vide de son contenu. » (20)
Au-delà du "désenchantement démocratique", qui finit par avoir bon dos, le perpétuel recours à la dérision trahit l’indétermination propre aux périodes de mutation, lorsque l’histoire, un temps, paraît ne plus s’écrire. Mais on ne congédie pas l'histoire. Quand bien même celle qui s'acharne à résister à son propre effacement, loin des écrans, ne serait pas des plus drôles. C.F. - 15/04/12


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Si ce que Dostoïevski appelle la seule question, celle de l'existence - ou de la non-existence - de Dieu, ne vaut plus qu'on y réfléchisse, qu'on essaye de trouver des métaphores, des métaphores formelles pour exprimer cette question, alors effectivement je crois que nous entrons dans ce que j'appelle un épilogue, en jouant sur le mot : ce qui vient après le mot, après le logos (au commencement était le mot) ;  il se pourrait qu'à la fin soit la dérision. Nous entrons peut-être dans une grande époque de dérision.

George Steiner, entretien avec Laure Adler, France Culture, 05/04/12
  

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Notes

(1) L’acronyme LOL, expression récurrente du vocabulaire des nouveaux réseaux, vient de l’anglais laughing out loud : s’esclaffer bruyamment.

(2) Le Nouvel Observateur, 07/06/1997.

(3) Dans « Notre jeunesse » (1910), Charles Péguy décrivait le monde moderne : « Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. »

 
Thierry Ardisson
Karl Zéro
 (4) Au tournant du siècle, le talk-show Tout le monde en parle (France 2) et Le Vrai Journal de Canal+ œuvrèrent avec assiduité en faveur du processus d’abaissement des institutions démocratiques que Nicolas Sarkozy poursuivra dans son domaine quelques années plus tard. Pères spirituels de Yann Barthès, qui commença sa carrière en présentant sur iTélé, filiale tout-info de Canal+, une chronique de la vie des stars, Thierry Ardisson et Karl Zéro resteront comme les premiers tutoyeurs d’invités politiques assez désemparés pour se croire contraints de se plier aux codes du libertarisme mondain et venir participer à leur propre exécution symbolique.

(5) Evolution accentuée par le passage forcé de la réception analogique à la télévision numérique terrestre (TNT) et l’irruption dans les foyers de chaînes-poubelles supplémentaires et gratuites (W9, NRJ12, Virgin17, Direct8, DirectStar, NT1, TMC).

(6) Jules Romains, Les Hommes de bonne volonté, Flammarion.

(7) Jean-Pierre Le Goff, La Gauche à l’épreuve, Perrin, 2011.

(8) Dico du parfait LOLeur, GQ n°49, mars 2012.

(9) Extrait de la Déclaration d’Indépendance du cyberespace : « Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous qui êtes du passé, de nous laisser en paix. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucun droit de souveraineté sur le territoire où nous nous rassemblons. »

(10) M (Le Monde), 28 janvier 2012.


Les Deschiens

(12) La tradition d’exhibition ricaneuse de la misère humaine remonte, sur Canal+, aux sketches des Deschiens, dont la qualité d’écriture et d’interprétation faisait oublier la nature condescendante du regard ainsi porté à la population (trop) ordinaire par l’élite culturelle.




(13) Egalement raillé en direct par Michel Denisot pendant Le Grand Journal, le candidat indépendant a réagi plusieurs semaines plus tard (le 13 avril), par une adresse véhémente aux animateurs qui lui faisaient face.

(14) Avec d’autant plus de complaisance lorsque c’est un président-candidat qui est accueilli en plateau ; ainsi Nicolas Sarkozy concluant son invitation au Petit Journal du 16 mars 2012 par cette spectaculaire attestation du simulacre partagé : "Je rends les armes, vous avez gagné !"

(15) « La société comporte aujourd’hui un grand nombre d’adultes ‘’’mal finis’’, des sortes de bébés narcissiques mus par le principe de plaisir, fascinés par le modèle de performance sans faille en même temps que psychologiquement fragiles. » Jean-Pierre Le Goff, op.cit.

(16) (-) « Cette génération née après 1990 a créé sa personnalité avec ces outils, avec l’anonymat, avec le pseudonymat, avec la possibilité d’avoir plusieurs identités en parallèle, de se planter sans que ce soit grave, avec la barrière psychologique et affective que constitue l’ordinateur et qui permet de tester des choses sans que les conséquences soient dramatiques. » Fabrice Epelboin, membre du collectif de journalistes-hackers reflets.info, L’Impossible n°1, mars 2012.

(17) Monique Dagnaud, Génération Y, Les jeunes et les réseaux sociaux. De la dérision à la subversion. Les Presses de Sciences Po, 2011.

(18) « ’’Lulz’’ : le fait de se moquer, un ricanement rageur qui se traduit parfois par l’attaque d’un site pour ’’déconner’’ ». Anonymous : le nouveau visage du capitalisme, Cédric Biagini, La Décroissance n°88, avril 2012.

(19) Mort de rire ! Variante : PTDR (Pété de rire !).

(20) François L’Yvonnet, Les humoristes d’aujourd’hui sont, pour moi, des imposteurs, Le Monde Télévisions, 16 avril 2012. A lire aussi : Homo comicus, ou l’intégrisme de la rigolade, Fayard-Mille et une nuits, 2012.