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ULTRAMODERNE BARBARIE





 

 

Inspiré d'un fait divers réel 

et adapté du roman homonyme de

Morgan Sportes, L'appât, réalisé par Bertrand Tavernier en 1995, détaille avec une glaciale précision les ravages

du conditionnement audiovisuel et publicitaire sur ses cibles les plus fragiles.


 
Bruno Putzulu, Marie Gillain et Olivier Sitruk


























Le film retrace avec une précision clinique un sordide fait divers des années 1980, la dérive d'une minette pimpante et de ses deux copains, tous ensemble baignés d'inculture cathodique et meurtriers pour rien, ou presque rien : un peu de fric, quelques poussières d'un rêve de Prisunic — un rêve américain. Plus subtilement que l'Assassin(s) de Mathieu Kassovitz, L'appât dresse le tableau d'une civilisation au Walkman bien calé sur les oreilles, acharnée à oublier, un à un, les commandements de la Loi qui la fondait. Souriants et propres sur eux, les nouveaux barbares évoluent dans un monde de clips, de castings et de portables, un monde sans livres, dégoulinant d'ice creams et de sitcoms, un monde riche, bouffi, autiste, où à toute heure M6 dévide ses séries trash, où mille princesses impudiques, lasses de Barbie, rêvent de Nagui en attendant de présenter la météo, et vite, parce qu'« arrivé à 25 balais, si t'as pas gagné t'es bon pour la casse ». Un monde de frime et d'inavouable vénalité, de séductions fiévreuses et compulsives, un monde obscur qui s'épanouit la nuit, un monde « d'enfer », c'est eux qui le disent.

Dans cet hypermarché idéal où s'enchaînent phases d'excitation (teasing) et pulsions libératrices — bien connues des cabinets de marketing, le caractère artificiel des désirs imposés n'a d'égal que l'urgence de leur satisfaction nécessaire. De fait, jamais le culte situationniste de la jouissance effrénée et immédiate n'avait à ce point rencontré les intérêts du pouvoir en place, pouvoir marchand qui prétend aussi pallier, via ses réseaux de communication à l'envoûtante fluidité, la défaillance des modèles parental et scolaire (lui aussi contaminé par les exigences de la machine économique).

 
« Je voulais voir ce que ça faisait vraiment »


Invités par les prescripteurs tenant micros et plumes jeunistes à rejoindre l'élite clinquante de ceux qui ont réussi et ne se refusent rien, les personnages de L'appât et leurs clones seraient bien héroïques de résister: impatients non plus d'être, mais d'en être, de ressembler à tout prix à l'archétype célébré de toutes parts, ils sont mûrs pour renoncer tout à fait à eux-mêmes. Ainsi maintenus dans cet état infantile, protégés des désagréments du réel par la bulle de leur Playstation, occupés à y dézinguer impunément les importuns croisés en chemin, il se trouve logiquement de plus en plus de teenagers pour perdre toute notion du bien, du mal, de la frustration — école de la maturité — et de la responsabilité. Jusqu'à s'entendre murmurer un jour, comme dans un mauvais rêve, « je voulais voir ce que ça faisait vraiment ». Le CSA de M. Bourges peut bien apposer de solennels triangles rouges en bas à droite, là où ça gicle : en amont du torrent sanglant qui, de Seven à Dobermann, d'Oliver Stone à Tarantino, d'inconséquence nauséabonde en complaisance hallucinée, inonde les écrans, la première violence est bien celle d'un système manipulateur qui pour fourguer sa marchandise est parvenu à instaurer des critères de succès littéralement totalitaires, au risque d'alimenter la colère des inévitables recalés. Entérinant, au passage, l'obsolescence des dernières valeurs un tant soit peu structurantes.

De ce nouveau paysage, la réflexion est bannie, réduite à la « prise de tête », la mémoire limitée à la nostalgie régressive et la « transparence » bruyamment sacralisée : au diable la pudeur. L'espace intime vidé de tout ce qui fait la singularité et la complexité humaine n'en accueillera que mieux le message normatif des vendeurs de Pepsi. Loin de les émanciper, cette liberté de tout dire, de tout montrer, bientôt de tout faire, condamne ses proies les plus fragiles à un vertige assez étourdissant pour leur inspirer les pires tentations. C.F.


Article paru le 21 mars 1998 dans Le Nouvel Observateur