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ATTENTATS DJIHADISTES : "RIEN A VOIR" AVEC L'ISLAM ?

 

Jean Birnbaum

Les hommes qui ont commis les attentats de Paris "n'ont rien à voir avec la religion musulmane", a affirmé François Hollande, le 9  janvier. Ces tueurs n'ont "rien à voir avec l'islam", a insisté Laurent Fabius, trois jours plus tard. Les paroles du président de la République et du ministre des affaires étrangères, amplifiées par beaucoup d'autres voix, relèvent évidemment d'une intention louable. Elles traduisent la nécessité, bien réelle, de prévenir l'amalgame mortifère entre islam et terrorisme.

7 janvier 2015, Paris


A bien y réfléchir, pourtant, ces déclarations pourraient être à double tranchant. Car affirmer que les djihadistes n'ont rien à voir avec l'islam, c'est considérer que le monde musulman n'est aucunement concerné par les fanatiques qui se réclament du Coran. C'est donc prendre à revers tous les intellectuels musulmans qui se battent, à l'intérieur même de l'islam, pour opposer l'islam spirituel à l'islam politique, l'espérance à l'idéologie.

Loin d'affirmer que l'islamisme n'a rien à voir avec la religion musulmane, ces " nouveaux penseurs de l'islam ", ainsi que les a nommés Rachid Benzine dans un livre précieux (Albin Michel, 2008), luttent pour dissocier l'islam de sa perversion islamiste. Comme les réformateurs juifs et chrétiens ayant travaillé à soustraire leur foi à l'emprise de ceux qui la défigurent, ils s'efforcent de fonder un islam accordé au monde moderne, à une société ouverte, où le théologique et le politique se trouveraient enfin séparés. Ces penseurs sont conscients que certains djihadistes ont fréquenté les mosquées et les écoles coraniques de grandes villes arabes, où l'islam se trouve souvent pris en otage par des doctrinaires qui ont tout autre chose en tête que l'élan spirituel et l'exégèse symbolique.

"Constater la misère de l'islam sous les effets de l'islamisme devrait apporter sursaut, éveil, vigilance", écrivait Abdelwahab Meddeb, récemment disparu, dans un livre intitulé Face à l'islam (Textuel, 2004), où il affirmait que "la tâche de l'heure est de séparer l'islam de ses démons islamistes". Deux ans plus tôt, Meddeb signait un essai au titre emblématique, La Maladie de l'islam (Seuil), où il allait jusqu'à écrire : "Si le fanatisme fut la maladie du catholicisme, si le nazisme fut la maladie de l'Allemagne, il est sûr que l'intégrisme est la maladie de l'islam", avant d'ajouter, quelques lignes plus loin : "Au lieu de distinguer le bon islam du mauvais, il vaut mieux que l'islam retrouve le débat et la discussion, qu'il redécouvre la pluralité des opinions, qu'il aménage une place au désaccord et à la différence."

Abdelwahab Meddeb
Outre Abdelwahab Meddeb, il faut citer, si l'on s'en tient aux livres écrits en français, le nom de Mohammed Arkoun, lui aussi disparu (Humanisme et Islam, Vrin, 2005), et encore ceux de penseurs bien vivants, eux, comme Rachid Benzine, donc, Hichem Djaït (La Crise de la culture islamique, Fayard, 2003), Malek Chebel (Manifeste pour un islam des Lumières, Hachette littérature, 2004), Abdennour Bidar (L'Islam sans soumission, Albin Michel, 2012) ou Fethi Benslama.
Ce dernier, qui est psychanalyste, note dans sa Déclaration d'insoumission à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas (Flammarion, 2005) : "Ce que nous devons interroger prioritairement, c'est la brèche qui a libéré dans l'aire d'islam une telle volonté de détruire et de s'autodétruire. Ce que nous devons penser et obtenir, c'est une délivrance sans concession avec les germes qui ont produit cette dévastation. Un devoir d'insoumission nous incombe, à l'intérieur de nous-mêmes et à l'encontre des formes de servitude qui ont conduit à cet accablement."

Pluralité des lectures du coran

Ces jours-ci, bien au-delà de la France, des intellectuels musulmans ont lancé des appels à la réforme, à la fondation d'un islam qui renouerait avec la tradition critique et le travail philologique pour se relancer autrement (voir Le Monde du 20  janvier). Face aux intégristes qui voudraient faire main basse sur le Coran, ces penseurs mettent en avant la pluralité des lectures et des interprétations possibles. Face aux dogmatiques qui exigent une obéissance aveugle à la loi, ils réaffirment que la foi est d'abord une quête de sens, une aventure de la liberté.

La meilleure façon de lutter contre l'islamisme, c'est d'admettre que l'islam est en guerre avec lui-même. Qu'il se trouve déchiré, depuis des siècles maintenant, entre crispation dogmatique et vocation spirituelle, entre carcan politique et quête de sagesse. Ainsi, pour les réformateurs, l'urgence n'est pas de nier l'influence de l'islamisme sur une large partie du monde musulman, mais plutôt de prêter main-forte à toutes les voix discordantes, souvent isolées, voire menacées, qui luttent pour redonner sa chance à l'islam spirituel. A l'islam des poètes et des mystiques, celui de Rumi, Ibn'Arabi ou Molla Sadra, ce grand philosophe iranien qui écrivait, au XVIIe siècle, que "la religion est une chose intérieure" et que Dieu ne doit pas être "enchaîné". A l'islam des simples croyants, surtout, dont la fidélité relève non pas de la soumission à un ensemble de prescriptions toujours plus délirantes, mais d'une espérance vécue, d'un pèlerinage intérieur.

Prévenir les amalgames, c'est une nécessité. Eviter les raccourcis haineux, dynamiter les préjugés, c'est une urgence absolue. Mais pour atteindre cet objectif, plutôt que de marteler l'idée selon laquelle l'islam n'a "rien à voir" avec ses avatars monstrueux, comme le font les plus hautes autorités de l'Etat, mieux vaut aider et conforter tous les musulmans qui luttent au jour le jour pour se réapproprier leur religion, et libérer enfin l'islam de ses chaînes islamistes.

Jean Birnbaum est journaliste, responsable du Monde des livres.
Article paru le 12 février 2015 dans Le Monde