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LA VIE EN VILLE


Mais moi je suis voisin des rouges cheminées 
 Je vis au haut des toits, parmi les balcons roux
                                                                    Paul Gadenne

Fifax Cour Intérieure

                                                                                                                          




Seule sur son banc elle avait la tête renversée. Très en arrière, les yeux écarquillés comme si elle fixait le ciel ou la lune au couchant. Un drôle de geste, à s'en démettre la nuque. Il fallait s'approcher pour comprendre qu'elle ravalait ses larmes (les empêchait de couler).

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Il est désormais possible à une femme poursuivie par la concupiscence des regards non désirés de les soutenir sans faiblesse et sans hâte. Il lui suffit pour cela d’être ostensiblement pendue au téléphone. La conversation avec un autre espace, la non-présence à celui-ci, tout au moins la présence simultanée à une double sollicitation, fournissent un prétexte parfait à l’effronterie, à la provocation sans risque, à tout ce qui peut expliquer qu’il soit si plaisant de ne plus échapper aux mille et une caresses de l’ordinaire boulimie oculaire : "Je ne suis pas vraiment là, j’ai donc le droit de te fixer droit dans les yeux. Mon impudence est excusée par ma demi-absence."


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L’errance parallèle des vieux solitaires, encore trop jeunes pour oser se confronter les uns aux autres. Ils se reconnaissent, s’évitent, tentent de chasser du paysage ces reflets trop ressemblants, empêcheurs d’infinir en rond.



Elle marchait vite en se tenant très droit. A chacun de ses pas, ses jambes pâles aux tendons nerveux semblaient traversées d’une vibration particulière, comme si le bitume lui renvoyait l'écho moqueur et électrique de sa posture trop affectée.





Nouveaux gestes urbains. Jeune fille penchant la tête et fouissant fiévreusement dans son oreille pour y arrimer l'écouteur de son smartphone.


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Assis seul en terrasse, importance de la chaise vide. La deuxième chaise où l’on s’accoude parfois mais qu’on n’a pas besoin d'effleurer pour se sentir mieux soutenu. Lorsqu’elle disparaît, happée par la nécessité d’exister en tant que chaise pleine, c’est un gouffre qu’elle ouvre derrière elle, un îlot soudain submergé par la conscience du vide qui l’entoure. A la terrasse des cafés, le départ de la deuxième chaise est un arrachement, une naissance aux forceps, vertigineuse et inacceptable. Heureusement quelquefois elle revient, comme une seconde chance, une bouée jetée au noyé, un rappel à la matrice. Il lui suffit d’être là, tranquille et digne, raide comme entre deux tangos et cependant soumise, pour participer à la reconstitution de l’amniotique félicité du bébé buveur.

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Saint-Germain-des-Prés. Au lieu du vieux drugstore, un caveau anthracite - Armani. Entre Flore et Rhumerie, des indéracinables miment l’empressement. Les meut encore ce qui survit de leur importance. Des terrasses on dévisage les gens d’ici et leur regard d’hier, que voile une ombre d’inquiétude. Ils sont les vrais touristes,  touristes d’eux-mêmes en perpétuelle visite chez ce qu’ils furent. Leurs ombres sveltes, calfeutrées sous des tissus de prix, se déplacent vite vers une destination à laquelle ils semblent se forcer à croire. Ces corps-là, auxquels l’élégance désuète compose une seconde peau, ne portent rien sur eux. Ce sont leurs vêtements qui les portent et les conduisent, sans plaintes ni cahots, dans la poussière d'un siècle éteint. 


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Il arrivait que sa myopie inavouée, c’est-à-dire non corrigée, suscite quelques malentendus ; ainsi lorsqu’elle fixait sans le savoir, les pupilles évasées par la candeur, un passant mâle qui n’en demandait pas tant pour se penser irrésistible. Habitude aggravante, sa marche floue s’égayait le plus souvent d’un sourire simple et bon enfant adressé, sans discrimination circonstancielle, morale ou esthétique, à l’univers, à l’ensemble des forces par lesquelles il se manifestait. Là encore, quiconque recevait accidentellement la grâce de cet ingénu consentement à la beauté du monde risquait gros à se l’approprier comme si elle lui était précisément destinée. Car la flèche décochée n’avait pas d’origine ni d'archer, non plus de trajectoire. Elle semait l’amour sur son passage comme le vent d’avril chasse d’arbre en hommes le pollen fatal et vital qui les fera éternuer jusqu’en juin - par le jeu d’un hasard mystérieusement nécessaire.


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Face au énième mendiant, trentaine maigre, et noire, énervement.
- Mais putain pourquoi est-ce que tu me demandes à moi ?! Il y a des milliers de gens sur cette place. J’ai l’air riche, c’est ça ?
Le type accuse le coup, comme interloqué. Se reprend avec une fermeté vaguement dépitée. Ne tutoie pas, ni ne sourit.
- Je vous demande à vous parce que vous êtes beau. Moi je vous trouve beau.
Interloqué en retour. Ricanement.
- Tu as lu La Fontaine. Bravo. Et ça fonctionne encore, la flatterie ?
Geste découragé. Le gars lâche prise.
- OK, c’est bon.
Se détourne.
- Attends !
- Attends. Tiens.
Cherche pièce dans poche de jean. Tends deux euros.
- Merci.
Pas plus impressionné que ça.
Insistance.
- Bon, alors, maintenant raconte. Qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu mendies ? C’est quoi ton histoire ?
Il fait non de la tête. Recule.
- Non, désolé. Je ne suis pas là pour raconter ma vie.


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Elle répondait intérieurement à toutes les questions que personne ne lui posait. Sur sa vie, ses goûts, ses préférences, ses meilleurs souvenirs, ses petites et ses grandes faiblesses, elle était intarissable. Elle aurait eu plein de choses à dire aux instituts de sondage qui ne l’interrogeaient jamais. Les dialogues s’écrivaient dans sa tête, plutôt brillants, si bien qu’elle avait l’impression, après coup, d’avoir été vraiment interviewée.



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Trois lycéennes en baggy rose, qui sentent la bulle de malabar.
 - Tu aurais pu me le dire que Jérémy y t'avait pris la bouche. Ca m'aurait évité d'accepter qu'y me prenne la bouche aussi !
– Bah comment tu voulais que je te le dise ?
– T'aurais pu m'envoyer un texto.
- Et il est beau au moins Jérémy ?
– Est-ce qu'il est beau Jérémy ? C'est un pur beau gosse.


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– T'as de la musique bien sur toi ?
– Bah oui, c'est le principe d'un iPod. Tiens, écoute. Celle-là elle fait déprimer.


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- Jeremy trouve que je mets pas assez d’ambiance dans mes sms. Pourtant je mets toujours des smileys.


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Il avait coutume de ponctuer le moindre de ses récits ordinaires, supposés renversants, du même constat édifiant : "c'est un film !". L'expression, à force d'être répétée à tout propos, conférait à l'existence du narrateur une platitude involontaire et définitive.


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Se pressent au kiosque à l'heure du Monde. S'accrochent éperdus à une époque qui les a depuis longtemps congédiés.


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Elle n'a pas de pitié pour les SDF. Ne ressent aucune compassion pour les épaves écroulées dans leur pisse qui s'écoule vers l'égout en rigoles puantes et noires. Elle leur reproche de ne plus se battre. D'avoir baissé les bras. Elle baisse les bras, elle ? Elle tient, jusqu'ici. Si habile à déceler les failles de ses contemporains. Tellement écœurée par leur veulerie, leur lâcheté. Elle se trouve si forte, elle, debout sous les bombes, avec aux lèvres le sourire de la dignité stoïque. Elle n'a jamais baissé les bras. Elle est raide. Comme la mort.


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Embarras et péché d’envie des touristes ordinaires, ignorantes des codes de la dernière branchitude, lorsqu’elles croisent les autochtones stylées.


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Paris-Plage, La Villette. Tango argentin. Transfigurations. Les petits s'élèvent, les gros s'affinent. Les vieux pour tout âge ont leur joie : sillons fertiles des faces voyageuses. Rayonnement des timides, les invisibles éclosent, resplendissent. Suspension des hostilités possibles et des vertiges existentiels. En bord de piste, fascination presque gênée - admirative. Envies.

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Entre chien et loup, le grésillement chevrotant des phares de vélib’.


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Il y a les visages qu'on cherche, qu'on attend, qui parfois ne viennent jamais. Il y a les autres, qu'on ne voit pas toujours. Les inattendus, les surprises. Les dérangeurs de certitudes, qui ne correspondent pas au tableau qu'on s'en serait fait ; au faux avenir imaginé. Ne rien privilégier. Ni les uns, ni les autres, également éventuels. Juste le savoir, pour tout voir.


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Elles avancent côte à côte face au froid, sans se toucher ni se regarder. "Ca suffit.Y'a pas que toi sur cette planète." La mère mord à ses lèvres une onde de plaisir qui lui fait un rictus. Manteau ouvert, les bras flottants, l'enfant marche et se tait.

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L’exercice de la compassion requiert une grande force. Sinon c’est de la souffrance qu’on laisse se répandre et affaiblir ce qu'elle touche. Il faut être dans la joie pour (com)prendre la peine.


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La morgue du soliloque urbain à oreillettes. Le mépris qu’il institue, diffuse et entretient à l’égard des semblables moins notoirement appareillés. "Je ne vous parle pas. Je suis ailleurs, et pas mécontent de décontenancer ceux qui me croisent, assez naïfs pour imaginer un seul instant que je m’adresse à eux."


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Certaines femmes n'ont aucune allure, quand elles vont et qu'on les regarde arriver. Puis à mesure qu'elles se rapprochent, que leur personne se précise au-delà de la silhouette pré-requise par les conditionnements culturels du regardeur, il se produit comme un précipité chimique, une apparition graduelle et vive de quelque chose – une substance ? – qui désarme la connaissance supposée, dissout les jugements définitifs. Une harmonie invisible à distance, un équilibre particulier se mettent en place où les seules proportions à intervenir sont celles de la réalité, les contours de l'être singulier, loin de ses avatars interchangeables : l’annonce de la surprise possible et non de l'objet illusoire, aussi absent qu'il est infiniment reproductible.

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- Je regarde passer les gens et je les aime moins pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils ne sont pas.
- Pour ce qu'ils ne sont pas ?
- … Ils me séduisent par ce qui leur manque et sans lequel ils vivent quand même. En tenant bon, en souriant, en aimant comme ils peuvent. Leur manque d’argent, d’éducation ou de ‘classe’, leur manque d’amour, de beauté, de grâce manifeste. De chance. Ils m’impressionnent par leur force digne. J’aime l’amour qui résiste en eux, qui les fait avancer. La façon avec laquelle ils s’arrangent de la réalité. Ils ne font pas semblant d’avoir tout, eux.
- Tu parles de qui au juste ? Des gens qui sortent du métro ?
- De ceux qui défilent, qui passent, qui vivent, qui trottent, qui dansent, qui traînent, qui hésitent, qui espèrent, qui fuient, qui reviennent… Tous ceux-là, oui.
- Tu les aimes en bloc, parce que tu ne les connais pas. C’est une émotion esthétique. Cérébrale. Et condescendante. Si tu les entendais parler, tu commencerais déjà à leur trouver des défauts.
- Je les entends parler. Des bribes de conversations. Qui dévoilent une intonation, une filiation, un début d’histoire. Je ne les en aime pas moins.
- Tu es toujours dans l’imaginaire, là. Et même, pardon, dans le cinéma. Tu te fais un film. Alors que tu ne supporterais pas de passer plus de dix minutes en tête à tête avec la plupart de ces jolis passants. Pour commencer, tu les trouverais stupides. En tout cas, beaucoup trop bêtes pour toi. Partout où tu passes, en société, tu te sens différent. Tu ne sais pas quoi dire aux gens parce qu’ils sont rarement de taille à t’entendre. A comprendre ce que tu as à leur dire. Ton amour pour ces passants pressés et anonymes, c’est un refuge. Une consolation. Depuis cette terrasse de bistrot, la distance est assez grande, entre eux et toi, pour que tu puisses les aimer sans risque.
- … Peut-être l’amour que je leur porte n’est-il en effet que théorique. Conceptuel. Désincarné. Mais le regard posé sur eux concourt à les rendre aimables. L’amour, peut-être idéal, qu’ils m’inspirent enclenche un processus on ne peut plus réel, de part et d’autre. Je les vois à leur meilleur.
- Tels qu’ils devraient être !
- Tels qu’ils sont, pourvu qu’on accepte de reconnaître en eux ce qui les relie à nous. Ce qui, en nous, fait écho en eux. Ce que nous avons également de meilleur.
- Et quand ils te fument dans la gueule ? Parfaitement indifférents à ton sort et à tes bronches délicates ? Tu veux que je te dise ? En fait tu les aimes, les gens, tant qu’ils ne te font pas chier.


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C'est un trentenaire à barbe de trois jours – réglementaire – qui marche vers un lieu de bacchanale inconnu. Au bout de son bras distendu, comme un appendice naturel, le pack de Kro destiné à lui assurer l’ébriété lourde sans laquelle toute joie est aujourd’hui inatteignable. 


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Un peu plus jeune, le même en fille. Fraîche et joyeuse, la robe au vent. Parents aimants, sûrement, et belles études. Porte elle aussi la bière à bout de bras, par le goulot. A moitié bue. Balancement synchrone de l'Heineken et de la marche. Vision du nouveau siècle. A elle, à eux, trouver (quoi qu'il en coûte) des excuses. 


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A quoi pensent sur leur banc les vieilles dames assises, quand elles regardent vers vous ? Plissent les yeux, lisent en dedans : percent vos désirs contrariés. Mesurent, pour l'avoir  enduré, et en être malgré elles allégées, le poids de votre solitude commençante - votre vertige au bord du temps qui reste.


*




















Dimanche d'automne, bord du canal. Cette foule flânante et débonnaire est-elle capable de se déchirer ? Capable de violence contre elle-même ? Difficile à concevoir, quand on l'observe pacifique, détendue, comme soulevée, légère, au-dessus de la pesanteur des temps par la douceur de l’air. Que faudrait-il pour que retombe l’aérienne fraternité ? Pour que cesse la trêve.


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Quand ils sont en public, ils attendent plus longtemps avant de répondre au téléphone, afin que chacun puisse entendre et identifier, ou au moins admirer et peut-être envier, la sonnerie de portable qu’ils ont téléchargée.


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Début janvier sur le trottoir, sapin abandonné dont les aiguilles ne sont pas toutes encore tombées. Elle jette un regard à droite, à gauche, le ramasse d'un geste vif et s'éloigne à petits pas furtifs.


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Imagerie elfique et gestuelle adolescente. Tectonik fantasy. Ondulations rituelles, ventre creusé. Occupation de l'espace avec les fesses, jeux de tête - alternativement rentrée dans les épaules, sous une capuche imaginaire, et projetée vers l'éther, robotique, en une question muette. Souvent une longue mèche tamise le réel, ne laissant au regard dégrisé avant l'heure qu'un horizon assez fragmentaire pour être supporté.


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Du bas de la tour, la nuit, montent des cris stridents et réguliers, on ne sait si c’est femme qu’on bat ou crissement de pneu. Il y a des sirènes de police, de pompiers, souvent. Sur les rails du chemin de fer désaffecté, de jeunes ombres marchent vite, le dos voûté, et s’engouffrent sous le tunnel. La nuit n’est pas la nuit pour tous.


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A chaque entrée d’une femme dans ce restaurant, il jetait vers elle le même regard que dans les chenils, vers tout visiteur et possible sauveur, les chiens proposés à l’adoption.


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Publicité dans le métro (Noël). "Revendez vos cadeaux !". Soyez sans scrupule. Décomplexez-vous. Déliez-vous des réticences morales qui vous attachaient encore à la société des humains pusillanimes. Soyez fort et jouissez de votre émancipation. Rien ne doit vous inhiber, et surtout pas l’idée qu’un geste – un don – puisse avoir davantage de valeur qu’un objet. Allez au plus direct, soyez brut, évitez circonvolutions et politesses inutiles. En toutes choses choisissez le chemin le plus court. Si possible instantané. Haïssez la distance, la patience, l’attente, le formalisme, le scrupule. Désirez et prenez sans complexe. Balèze dans la civilisation.

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Pont Caulaincourt. Avoir toujours la mort à la bouche, en parler sans arrêt ou y penser toujours, ne l'apprivoise pas ni ne l'attire, ne la convoque ou la retarde. C'est simplement du temps perdu. La mort vient à son heure, ni plus tôt, ni après.


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- Je voudrais que ma vie soit plus simple, tu comprends.
- Plus banale ?
- Non. Moins… fatidique. Je veux dire… Je voudrais que les événements qui se produisent cessent de prendre à chaque fois une importance… destinale.
- Destinale ?
- Chargée de sens. Lourde de sens. J’en ai marre d’avoir l’impression de payer un vieux karma à chaque fois qu’il m’arrive quelque chose.
- Tu penses que tout est déjà déterminé ?
- Un peu. Beaucoup, oui.
- Ce ne serait pas une construction de ton esprit ? Le résultat de tes croyances ? Après tout, personne ne t’a forcée à accorder de l’importance à la notion de karma.
- Oui, oui. Mais non. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Il ne m’arrive vraiment que des choses importantes. Décisives. Signifiantes. Dans un sens ou dans l’autre. Plutôt dans un sens que dans l’autre, d’ailleurs.
- Négatif ?
- En tout cas angoissant. Impossible de se sentir léger. A chaque fois que je choisis une direction à un feu rouge, j’ai l’impression de jouer ma vie.
- C’est vrai, et ça ne l’est pas. Si tout est déjà déterminé, la direction que tu prendras au feu rouge sera forcément la bonne.
- Mais c’est insupportable d’hésiter ! De balancer comme une conne sur mon vélo, entre l’avenue de gauche et le boulevard de droite ! Sans rien sentir qui m’indique le bon choix.
- "Il faut que les Franchais fassent le bon chouah''. Tu es très giscardienne, parfois.
- C'est pas drôle. Tu ne te rends pas compte à quel point c’est pesant.
- Arrête d’hésiter. De te poser trop de questions. Peu importe que tu ailles à droite ou à gauche, au croisement. Puisque c’est écrit. Nous sommes embarqués, déjà, Pascal l'a dit !
- Mais c’est irresponsable ! On ne peut pas se laisser ballotter comme un fétu de paille. Si on est conscient, on doit être capable de sentir ce qu’il est juste de faire. Les réponses sont en nous, tu me l’as assez répété.
- Il n’est pas toujours souhaitable de poser des questions. Laisse faire la vie, un peu. Rien n'est grave, n’oublie pas. Tu verras que les événements qui surviennent ne sont pas si lourds qu’ils en ont l’air.
- Mais ils sont lourds ! Tout ne cesse de s’enchaîner, chaque décision, ou absence de décision, déclenche une série de conséquences sur ma vie. Rien de ce qui m’arrive en ce moment n’est anodin. C’est épuisant.
- Rien n’est grave, et tout a de l’importance. Tu n’es pas si différente de la masse des êtres humains. C’est l’époque qui n’est pas anodine, là je veux bien te croire. Rien de ce que nous entreprenons n’est en effet sans conséquence. Tout fait sens, je suis d’accord avec toi. Mais rien n’est grave.
- Je ne comprends pas.
- Ne t’oppose pas. Ne fais pas obstacle. Laisser faire, c’est une décision. Ca te semble passif, mais c’est de la pure action. Non-agissante.
- Non-consciente, aussi.
- Pas du tout. Ta conscience s’embrouille lorsque tu t’épuises mentalement à chercher l’action juste. Ton être subtil est bien plus conscient que ton mental. Laisse-le décider. Lui sait ce qui est bon pour lui. Donc pour toi. Cet apaisement mental conditionnera les événements à venir, qui t’apparaîtront plus légers. Évidents. Simples. Justes. Pas la peine de se faire un film.
- Tu me trouves mégalomane ?
- Non. Enfin… Il est sain que tu aies conscience de l’importance de tes actes. Mais il est vital que tu prennes aussi conscience de leur non-importance.
- C'est ça. Tout est dans tout et réciproquement, bien sûr.
- C’est un peu ça, oui. Nous sommes infiniment petits, des grains de sable, et nous détenons un pouvoir dont nous n’avons pas conscience, sans limites. Nous sommes le monde. Nous le contenons dans chacune de nos cellules. Et tous ensemble nous le constituons, perpétuellement reliés, en constante interaction. Il n’est pas question pour autant de devenir mégalomane. Et pas question non plus de s’oublier. Cesse de croire que ton destin dépend de la décision que tu t’apprêtes à prendre. Ce qui déterminera ta vie, c’est la disposition d’esprit dans laquelle tu te trouveras. Pas ce que tu feras ou ne feras pas. Il s’agit d’être.


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Les gens sont bien obligés de révéler les secrets qu'on leur confie puisque la plupart d'entre eux n'ont rien à dire à leurs semblables. On dit des choses qu'on ne devrait pas dire, car ce sont les seules à vous venir à l'esprit. La confidence est moins dictée par l'indiscrétion que par la facilité.


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Elle est âgée. Il ne lui déplairait pas d’être renversée par un vélo, pour avoir l’occasion de parler. D’un coup (d’un choc), exister de nouveau.


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- Est-il possible d’avoir trop de souvenirs ?
- C’est ce que tu ressens ?
- Parfois, oui. Souvent.
- Et ça te gêne ?
- Disons… Qu’ils sont trop nombreux, quoi. Pas organisés. Ce n’est pas que je vais les chercher, enfin pas consciemment, mais ils se présentent, ils se bousculent, et viennent en quelque sorte parasiter le présent.
- Ils se "présentent" dans ton présent…
- Oui, c’est tout à fait ça. Je veux dire qu’ils sortent de leur état d’objets passés, sans y être invités. Du coup les événements du présent perdent de leur… nouveauté. Ils ne sont plus inédits, puisqu’à chacun vient se raccrocher un moment comparable, ou une sensation voisine, voire une explication à telle ou telle émotion, qui ne serait que la reproduction d’une autre, plus ancienne, ou le désir de la retrouver.
- Tu réfléchis trop.
- Pourtant ça arrive même et surtout quand je ne réfléchis pas, enfin, quand j’essaie de faire le vide. C’est là que je perçois avec le plus d’intensité la puissance de cette mémoire, puisque justement je ne la sollicite pas. Je suis assise à une terrasse de café, je contemple le flot des gens qui sortent du métro, qui traversent sur le passage clouté ; j’ai l’esprit et les yeux dans le vague, et dans la vague. Je suis disponible à ce qui pourrait survenir de neuf, en tout cas à la vivante présence de cette humanité qui passe. J’ai l’impression qu’elle me nourrit. Mais quelque chose s’interpose encore trop souvent, cette espèce de communion, entre ce corps charnel, démultiplié, vers lequel je suis tendue de tout mon être détendu, et moi. Et ce quelque chose, c’est la mémoire. La réminiscence.
- C'est de la "recollection", en anglais dans le texte. Ta collection de souvenirs et de vies humaines qui te rattrape. Tu n’arrives pas à t’en débarrasser. Au fond tu es une emmagasineuse, une accumulatrice, une collectionneuse rohmérienne, assez vampirique dans ton genre. Le sang de toutes ces vies dont tu sembles n’avoir jamais cessé de te nourrir irrigue désormais ta conscience du monde.
- C'est un peu emphatique mais il y a de ça.
- Ce qui m’inquiète, c’est que ce destin de buvard (désolé si je suis désobligeant) n’incite pas à la solidité. Tes qualités d’éponge, si tu préfères, risquent de ne pas laisser beaucoup de place à ta substance spécifique. A celle que tu es vraiment.
- Mais je suis composée de tout cela. Des autres. Du passé et du présent. Je te l’ai dit, ça me nourrit. Je comprends que ça me limite aussi. C’est là où je flotte un peu.
- Tu te perds ?
- Non, pas encore. Enfin, je ne sais pas. Si, peut-être. Mais ça me fait tellement de bien, en même temps.
- De te perdre ?
- Mais non. Enfin, de m’imprégner comme ça de la pulsation du monde. Si facilement. Sans avoir besoin de substances hallucinogènes ou seulement relaxantes.
- Alors tout va bien…
- Non, je ne peux pas dire ça. Je vois bien qu’il manque quelque chose.
- Je croyais qu’il y avait un excès de quelque chose, au contraire. Un trop plein.
- Oui, ça manque et ça déborde en même temps. Trop de souvenirs, de références, de correspondances. Un visage qui renvoie à un autre, une odeur, une succession de petits faits anodins qui permettent à ce vaste cœur de palpiter.
- Trop de mémoire…
- Et pas assez de vide. Je sens bien que c’est là que ça se passe. Dans le vide. J’essaie de faire le vide, je te l’ai dit. J’y parviens assez bien. Mais pas tout à fait. Donc c’est comme si je n’y parvenais pas. Mon vide, quand je l’atteins, se remplit instantanément de mémoire. Et pas forcément de ma mémoire personnelle.
- Mais encore ?
- … J’ai l’impression que certaines de ces réminiscences ou visions, je ne sais pas, ne m’appartiennent pas en propre. Qu’elles ne viennent pas toujours de ma vie,  ni de mon passé.
- De ton inconscient peut-être.
- Oui. Et non. Tu sais, c’est comme avant de m’endormir, le soir. Je me sens envahie de visions incontrôlables qui mêlent les agissements de l’inconscient à des choses qui me sont complètement étrangères.
- La mémoire ne peut survivre sans l'oubli. Peut-être faut-il se débarrasser de ses souvenirs, même et surtout des meilleurs, pour atteindre au vide souhaitable. En une sorte de lobotomie volontaire.


*
















Les isolés que personne n’attend, ni le moindre projet, et qui ne veulent pas que ça se voie. Quelque chose de leurs gestes, à peine ébauchés, suffit à trahir l’absence de direction, l’étouffante liberté, le décrochage d’avec la réalité commune. Leur arrêt aux carrefours : l’illusion d’une possible inversion du cours des choses, selon qu’ils tournent à gauche ou à droite. Leur attention exacerbée au moindre événement imprévu – dispute sonore, pleurs d’un enfant, égarement d’un touriste. Leur façon de marcher, trop déterminée pour être autre chose qu’une pantomime ; donner le change, par l'alternance de hâte et de lenteur. Leurs hésitations soutenues lorsqu’ils dépassent d’autres marcheurs ou traversent une file d’attente, comme s'ils tentaient de suspendre le temps pour laisser à l’improbable une chance d’advenir.

*


C'est un bobo, ainsi qu'il faut nommer les jeunes urbains actifs rachetant par un vote Europe Ecologie-Les Verts leur adhésion aux nouvelles lois de la jungle (chacun pour sa gueule et empathie pour le neuf-trois). Un bobo donc qui traîne son fils, deux ans et quelque, sur un trottoir bobo. Traîne est trop dire : marche sans se retourner. Trois mètres derrière, le gosse hurle à la mort - des riverains dérangés passent le nez à la fenêtre. Le bobo trace et l'enfant hurle, ruisselle de morve et de larmes. Le père songe à l'étrangler, se repent. Au carrefour, avant de traverser, se tourne vers la petite chose cramoisie qui hoquète et tressaute à chaque épuisement de son cri rauque, comme un vinyle gondolé. Des terrasses montent de vagues regards. En s'engageant sur le passage clouté, le père saisit la main tendue. La rue traversée, la relâche et presse le pas. Pense à la mère du nain. Embarrassé de toute cette vie déjà finie, il a envie d'un joint.

*


Bouche de métro. L'objective contemplation des foules dans leur multiplicité formelle, enchevêtrée et déroutante favorise l'abandon des préjugés dictés par la paresseuse accoutumance aux injonctions du bon goût (impérialismes esthétiques, inclinations d'essence affective et autres conditionnements). Prendre le temps d'accueillir ceux qui passent, quels qu'ils soient, sans les enfermer dans le périmètre arbitraire dont l'instinct dessine les lignes, c'est abattre les murs de la défiance irraisonnée, s'ouvrir au meilleur ailleurs, lui permettre d'apparaître et se donner une chance d'échapper, ensemble, aux interactions pré-assignées, c'est-à-dire limitées, sinon spontanément conflictuelles.

*
Dans les rares brasseries historiques échappant encore au contrôle d'un fonds souverain émirati, les garçons chevronnés ont intériorisé une connaissance de la nature urbaine qui n'appartient qu'à eux et leur assure une justesse d'attitude imperméable aux circonstances : touristes odieux, tentatives d'arnaque à la note, delirium tremens et/ou violence verbale d'un consommateur, sollicitations incongrues. Leur impavidité va au-delà de l'obséquiosité déontologique. Elle est de l'ordre du consentement à l'impermanence des choses, quasi-bouddhique. De même qu'ils ont de longue date dépassé la conscience douloureuse d'un quelconque asservissement social, ils n'en sont plus à contenir ou à dissimuler au mieux leurs états d'âme mais les enjambent comme des flaques d'eau stagnante et restent centrés sur l'essentiel. Ainsi se fait ce qu'ils ont à faire.

*



Ils sont trois, propres sur eux, au balcon d'un étage élevé - haussmannien. Suivent du pied le tempo saccadé d'une musique imaginée d'en bas. Crachent sur les passants, d'assez haut pour n'être pas immédiatement suspects.

*

Quand elles cheminent à deux, ou plus, vérifient du coin de l'oeil s'il ne manque pas un bouton de guêtre à leur uniforme d'élégante. Se sentent à la fois plus puissantes en escouade et un peu gourdes (se savent en train de jouer, de faire semblant : great pretenders). Aristocratie de l'apparence, fragile et brève comme une carrière de courtisane. Il faut en profiter assez tôt, et vite, pour s'emparer d'une position résistante aux revanches du temps.


*



Américaine, ou australienne, cheveux de paille tirés-serrés et mine butée. Moulée jusqu'à plus soif dans le lycra sadisant d'une suante piété. Joggeuse. A foulées impérieuses, se fraye un chemin grimaçant parmi les marcheurs lents. Rien ni personne ne doit venir freiner la course à l'immortalité de son absence au monde. Vitalisme éperdu, vaine vigueur des peuples enfants.







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Vacarme. Jouissance anxiogène des sirènes et de ceux qui les actionnent - jeunes flics, pompiers. Illustration sonore de leur excitation nourrie trente ans durant aux séries mal doublées.

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Vacarme. La voix des villes a mué vers 2006, 2007, quand y ont proliféré scooters et vengeurs casqués, pressés de rattraper le temps perdu - temps sans extases brutes, sans guerre ni cause. Tuer le temps lent, en meutes. Accélérer le siècle, les uns contre les autres. Même torrent d'agressivité sans objet désigné, chacun jouant sa note excédée et partout, à toute heure. Rage solipsiste. Hoquet hagard.

*